Althusser revient hanter notre actualité (Sébastien Lapaque, Marianne, 09/2015)

By • Oct 11th, 2015 • Category: Albistekaria

“Etre marxiste en philosophie” révèle le penseur de la Rue d’Ulm en pédagogue. Bien loin de l’orthodoxie qu’il professa en tant que premier philosophe du Parti communiste.

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Que reste-t-il de Louis Althusser (1918-1990) ? On se pose la question tandis que paraît en français Misère de la théorie, initialement publié à Londres en 1978, le maître-livre d’un historien anglais où les «exercices d’agilité verbale» du penseur de la Rue d’Ulm sont pulvérisés un à un et dispersés façon puzzle. Figure emblématique du socialisme anglais, fondateur de la New Left Review, Edward P. Thompson (1924-1993) avait quitté le Parti communiste anglais en 1956 pour protester contre l’intervention soviétique à Budapest. On comprend que les considérations sophistiquées du maître et de ses disciples parisiens sur la «déviation stalinienne» avancées dans leurs controverses avec les marxistes britanniques l’aient exaspéré. Au sommet de sa renommée dans les années 1965-1975, Louis Althusser eut fort à faire avec les socialistes anglais, ces esprits non conformistes attachés depuis William Morris à une critique implacable de la déshumanisation des sociétés industrielles et à une défense farouche des libertés individuelles. Dans Et le monde changea, Réflexions sur Marx et le marxisme, de 1840 à nos jours (Jacqueline Chambon, 2014), Eric Hobsbawm lui reproche ainsi une «connaissance franchement insuffisante de la littérature marxienne». Les penseurs de l’école socialiste anglaise ont ce don singulier d’allier férocité drolatique et impeccable probité intellectuelle. Car, au moment même où Hobsbawm disqualifiait le lecteur de Marx en Althusser, il repérait en lui un connaisseur avisé de la tradition philosophique occidentale. «Il était très certainement bien mieux au fait des œuvres de Spinoza que de celles de Marx lorsqu’il commença à écrire sur ce dernier.»

DOUBLE APPARTENANCE

Au nom de Spinoza, il convient d’ailleurs d’ajouter celui de Platon, de Pascal, de Descartes, de Malebranche et de Hegel. Dans les années 70, lorsque Edward P. Thompson rédigea Misère de la théorie pour dénoncer les abstractions du marxisme normalien, antihumanisant et maoïsant diffusé à Paris par des disciples de Louis Althusser, comme Alain Badiou, Etienne Balibar, Dominique Lecourt et Jacques Rancière, cet «arrière-plan intellectuel» était un peu oublié. Qui se souvenait que le maître d’œuvre de Lire le Capital, passé par le scoutisme au cours de son enfance, faisait figure de «prince tala» de la khâgne lyonnaise du lycée du Parc où il prépara le concours de l’Ecole normale supérieure, c’est-à-dire de chef de file de ceux qui vont «tala» messe ? Inspiré par l’enseignement du philosophe catholique Jean Guitton, lié à quelques jeunes gens de bonne famille qui lui donnèrent un style, le jeune Althusser affichait des opinions royalistes, par attachement au comte de Paris, jura-t-il plus tard, et non à Maurras, «cet affreux». Dans la Mélancolie, vie et œuvre d’Althusser (Champs essais, 2009), le psychiatre et psychanalyste Gérard Pommier décèle des stigmates tardifs de cette double appartenance. Dans le dernier Althusser, certains ont même repéré des éléments mystiques… Principalement rédigée en 1985, son autobiographie, intitulée l’Avenir dure longtemps (Champs essais, 2013), est une confession dans laquelle l’auteur donne à voir autant de choses qu’il en dissimule. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi Althusser, c’est beaucoup plus qu’Althusser, plus que les contradictions et les insuffisances de l’histoire de sa vie, doivent s’y reporter. Parmi les moments clés de son existence, il faut accorder une grande attention aux cinq années de captivité qu’il passa dans un stalag du nord de l’Allemagne avec des compagnons issus du peuple ouvrier et paysan. Ils mirent cet intellectuel aux mains blanches en contact avec une tradition libertaire et révolutionnaire héritée de Proudhon et Sorel. En témoignèrent, au soir de sa vie, ses considérations inattendues sur les «îlots de communisme» subsistant dans les «interstices» de la société moderne… Le communisme ramené à sa définition la plus simple, loin de toute considération sur la dictature du prolétariat : «Là où ne règnent pas de rapports marchands»…

La pensée de celui que Bernard-Henri Lévy a surnommé «le fantôme de la Rue d’Ulm» dans sa présentation de Lettres à Hélène (Grasset/IMEC, 2011) ne peut donc pas être seulement rapportée au marxisme antihumaniste dont le théoricisme et l’éloignement des faits fâchèrent Thompson.

PROMENADE VAGABONDE

On le découvre en lisant Etre marxiste en philosophie, un texte inédit au dogmatisme moins raide que ne le laisse supposer son titre. Ecrit en 1976, ce manuel, initialement intitulé Introduction à la philosophie, est une promenade assez vagabonde dans le corpus de la philosophie idéaliste occidentale dont «l’avant-dernier Althusser» conteste les prétentions. Plus qu’un militant affichant une orthodoxie en adéquation avec son statut de premier philosophe du PCF, Althusser s’y révèle un grand pédagogue. Il n’est pas nécessaire de partager les vues de l’auteur sur l’idéologie, la science et la religion, ni d’adhérer à son interprétation de Marx pour reconnaître en lui un maître à lire. Les générations d’étudiants qui fréquentèrent son séminaire de préparation à l’agrégation de philosophie à l’ENS se souviennent qu’il était un professeur passionnant lorsqu’il enseignait la pensée des autres. Dans Etre marxiste en philosophie, il virevolte, il improvise, fait s’entrechoquer les contraires, moque chez Heidegger une «langue quasi impossible à lire», pointe au tréfonds de tout philosophe des «heures noires», des «heures de nuit et d’angoisse». Hélas. Aucun de ceux qui entendirent ces mots dans sa bouche ne devinèrent qu’il parlait alors sur le ton de la confidence.

Etre marxiste en philosophie, de Louis Althusser, PUF, coll. «Perspectives critiques», 352 p., 21 €.

Misère de la théorie, contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, d’Edward P. Thompson, L’Echappée, coll. «Versus», 384 p., 19 €.

 

 Article paru dans Marianne daté du 31 juillet

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